dimanche 29 mars 2015

Un peu de poésie : Ryôkan, poète japonais



RYÔKAN
(1758-1831)

Le moine fou est de retour
(去年癡僧今又來

                        



Je ne connaissais ce poète pratiquement que de nom pour l’avoir vu mentionné dans des recueils d’autres poètes, ou pour avoir lu tout au plus un ou deux poèmes dans une anthologie. C’est le titre qui a attiré mon attention : le trouvant amusant et auto ironique, j’ai eu envie de mieux connaître l’homme qui avait écrit ce vers.

L’introduction (rédigée par les traducteurs), parfaite, présente les étapes essentielles de la vie de Ryôkan.

Ryôkan, de son vrai nom YAMAMOTO Eizo, est né dans une famille de lettrés de la région d’Echigo, dans la partie nord de Honshu. C’est un enfant calme et réservé qui semble avoir la lecture pour seul plaisir. Sa formation tourne autour de l’étude des œuvres classiques de la poésie chinoise.
Fils aîné d’une fratrie de sept enfants, il aurait dû prendre la succession de son père, le poète YAMAMOTO Shinzaemon, et assumer ses charges administratives. Toutefois, Eizo ne se sent absolument pas à l’aise dans les milieux politiques et entre dans un monastère zen à dix-huit ans. Pour lui, le zen est l’expression d’une profonde liberté, non une voie religieuse. Ce manque de religiosité sera à l’origine de polémiques récurrentes sur son œuvre et son possible legs zen.
A vingt-deux ans, il suit l’enseignement du maître Kokusen qui lui attribue son nom monastique, Ryôkan Taigu (« grand benêt bien gentil ») ! Douze années durant, il approfondit ses connaissances en poésie chinoise et japonaise ainsi qu’en calligraphie.
Quand Kokusen meurt, Ryôkan a trente-quatre ans. Il décide de partir en pèlerinage à travers le Japon et sillonne ainsi le pays pendant dix ans.
En 1795, son père se suicide car ses fonctions administratives étaient trop éloignées de sa vocation poétique. Ryôkan s’occupe des funérailles de son père et décide de revenir s’installer dans sa région natale.
A quarante-deux ans, il s’installe dans l’ermitage de Gogoan, situé sur le mont Kugami, un endroit qui domine la mer, fréquenté de plus par une faune abondante. Il y restera vingt ans. Son quotidien s’adapte aux saisons : aux beaux jours, il se promène, va voir ses nombreux amis et mendie sa nourriture ; en hiver, il reste chez lui et lit, écrit, médite. Les poèmes du Moine fou est de retour retracent cette vie en accord avec la Nature, fait l’éloge des gestes quotidiens, d’une vie simple et pleine parce que vide de désirs inutiles. Ryôkan est un homme qui semble s’accommoder autant de la solitude que des soirées à boire du saké avec ses amis lettrés… ou les paysans du coin. Il prend la vie et les hommes tels qu’ils sont. Les animaux aussi, puisqu’il semble avoir été le François d’Assise japonais ! Blessé, il aurait en effet passé une nuit à la belle étoile, protégé par les loups.
Quoi qu’il en soit, autant pour le saint que pour Ryôkan, cette "entente fraternelle" avec les animaux est la métaphore d’une humanité exempte de supériorité. Assez récurrente dans les écrits mystiques[1], elle symbolise un désir profond d’harmonie du monde autant qu’un désir de transgression. Et transgressif, Ryôkan semble l’avoir été car il déteste trois choses : « la poésie de poète, la calligraphie de calligraphe et la cuisine de cuisinier » ; bref, toute forme de vanité et de pharisaïsme. Par ailleurs, Ryôkan abhorre la morale et ne la fait jamais aux autres. Il se contente d’être lui-même, l’équilibre entre ses actes et ses paroles étant son unique préoccupation.
Il adore aussi les enfants avec qui il joue volontiers à cache-cache ou à la balle. Ce sont d’ailleurs eux qui lui ont donné ce surnom de « moine fou ».
Il quitte Gogoan à l’âge de soixante ans pour aller s’installer dans un autre ermitage plus simple d’accès et plus clément pour son âge. Huit ans plus tard, sa santé se détériore tellement qu’il accepte l’invitation d’un de ses amis à venir vivre dans sa demeure. Mais il souffre de la concentration urbaine et éprouve une immense nostalgie de sa vie dans la montagne. Le destin lui réserve toutefois une belle rencontre, la jeune bonzesse Teishin qui, poète elle aussi, a des échanges amicaux et empreints de respect avec le vieux poète. Malade et affaibli, Ryôkan sera soigné par son frère cadet et la jeune femme jusqu’à sa mort, à l’âge de soixante-douze ans.

Tombe de Ryokan
 « que laissé-je en héritage ?
les fleurs de printemps
le coucou en été
les feuilles rouges en automne »

Voici comment débute ce recueil :

« jeune je jetai mon pinceau et ma pierre à encre
en secret j'enviais les hommes qui renoncent au monde
avec une gourde et un bol,
je partis en pèlerinage, je ne sais combien
de printemps
puis je suis rentré, au pied des cimes abruptes
j'ai choisi une hutte tranquille et vis
dans le dénuement
j'écoute les oiseaux, ils tiennent lieu de musique
à cordes et de chansons
je regarde les nuages, ce sont mes quatre voisins
au pied d'un rocher coule une source limpide,
je vais y rincer mon linge
sur la crête il y a des pins et des cyprès,
ils me fournissent du bois pour me chauffer
à l'aise, je suis vraiment à l'aise
allègre je chante cette belle matinée

j'ai construit un abri au pied d'un pic émeraude
je me nourris humblement, ainsi pour le restant de ma vie
assis nonchalamment en me tenant les genoux,
au loin, dans les montagnes au crépuscule, le son d'une cloche »
(pp. 24-25)

Mon étudiante Xiao vous lit ce poème en chinois :
video


 
La poésie de Ryôkan me touche parce qu’elle naît de la contradiction et du désir de la sublimer. Je m’explique :
Un homme désire se retirer d’un monde qu’il juge éphémère et superficiel pour atteindre une forme d’humilité. La pratique de cette humilité se traduit par l’éloge des petites choses (son sac, son bol, sa cabane) et de la grandeur qui l’entoure (le ciel, la forêt, l’eau ; par exemple). Il met ainsi en valeur le tout et l’unique, la perte de la singularité dans l’immensité du tout : « ma maison est à l’orée des nuages blancs » (p. 52)
D’un autre côté, ce même homme n’échappe pas au désir d’humanité, à savoir la communication entre ces « fardeaux de poussière » que sont les hommes, et ressent parfois l’immense détresse de la solitude. C’est profondément humain et les quelques vers qui expriment la peur de l’abandon me touchent plus, je l’avoue, que les vers convenus du mépris du monde et de ses fastes.
« j’ai rompu les liens mondains
pour toujours j’ai cessé d’y penser
pourquoi alors, imperceptiblement, les larmes
imprègnent-elles mon mouchoir ? » (p. 101)

Au-delà de cette angoisse de la condition humaine, il y a un effort certain pour jouir du monde : l’insouciance est élevée au rang de vertu, la légèreté au rang de philosophie, le naturel au rang d’attitude. A ce stade, un vers m’a particulièrement fait sourire… et réfléchir :
« quand on est sans désir, tout contente
quand on désire, dix mille choses n’en viennent à bout » (p. 29)
Certes, je sais bien que la voie royale du mystique est la dépossession du désir. Cela dit, je ne peux m’empêcher de penser à Sancho Pança qui, en ce qui le concerne, est persuadé du contraire. Pour lui, le désir est un principe de vie : « Quand on ne désire plus rien, tout est fini », affirme-t-il. Energie contre inertie, volonté contre résignation. Le débat est ouvert !

Intéressant aussi comment Ryôkan réagit face à l’étonnement de ceux qui l’entourent. Il parle de « secret » pour expliquer comment il supporte la vie qu’il a choisi de mener ; on a même l’impression qu’il se moque de lui-même comme s’il était incapable de percer son propre secret :
« si on me demande mon secret,
un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept » ! (p. 45)
Mépris du raisonnement ? Ou plutôt de l’explication intellectuelle d’un choix de vie. Ryôkan apparaît ici bien plus instinctif que rationnel. Souvent en effet, on a le sentiment qu’il n’a pas choisi son style de vie mais que ce dernier s’est imposé à lui. Cette circonstance est peut-être à l’origine des polémiques sur son enseignement bouddhique ou zen. Ce qui n’enlève rien à son talent poétique, vous en conviendrez !



RYÔKAN, le moine fou est de retour, Moundarren, édition bilingue, poèmes choisis et traduit du chinois par CHENG Wing fun et Hervé COLLET, seconde édition, 2009, 127 pages



[1] Je l’ai remarqué et analysé dans le Leyla et Majnûn du poète persan Nezâmi ainsi que dans l’œuvre poétique de saint Jean de la Croix (voir mon article « Du leyli-yo madjnun de Nezâmi aux poèmes de saint Jean de la Croix : le lien poético-mystique », Luqmân, juillet 2004, pp. 19-42).