samedi 4 février 2017

Ernest Lavisse et le récit national

Ernest LAVISSE
(1842-1922)
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Être laïc

Le samedi 28 janvier, Jean-Noël Jeanneney a consacré son émission Concordance des temps (France Culture) à la figure d'Ernest Lavisse, historien et auteur de manuels d'histoire. Son invité, l'historien Olivier Loubes, l'accompagnait pour réfléchir à la question de notre imaginaire de la nation au moment où un candidat à la Présidence de la République déclare "vouloir s'entourer des meilleurs avis pour réécrire les programmes d'histoire avec l'idée de la concevoir comme un récit national". 

Au cours de cet entretien, l'animateur a offert au public la lecture d'un texte de Lavisse, publié en 1902 dans les Annales de la jeunesse laïque. On réduit souvent la laïcité à sa définition officielle, à savoir "A. Principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse" et "B. Caractère des institutions publiques ou privées qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises ; impartialité, neutralité de l’État à l'égard des Églises et de toute confession religieuse." (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales)

Ce texte de Lavisse m'a interpellée. Tout d'abord, il ne fait aucunement mention de la neutralité de l’État alors qu'il publie ce texte trois ans avant la loi de séparation de l’Église et de l’État (1905). Ensuite, la rhétorique retenue est intéressante du point de vue pédagogique : l'historien et pédagogue définit l'attitude laïque en opposant ce qu'elle est à ce qu'elle n'est pas. En commençant toujours par la définition négative, il construit une argumentation ouverte vers le devenir, transformant la laïcité en principe d'espoir. Enfin la beauté stylistique le rend d'autant plus poignant qu'il le convertit en credo républicain : beau tour de force. 

Être laïc
Être laïc, ce n'est pas limiter à l'horizon visible la pensée humaine, ni interdire à l'homme le rêve et la perpétuelle recherche de Dieu ; c'est revendiquer pour la vie présente l'effort du devoir. Ce n'est pas vouloir violenter, mépriser les consciences détenues dans le charme de vieilles croyances ; c'est refuser aux religions qui passent le droit de gouverner l'humanité qui dure. Ce n'est point haïr telle ou telle église ou toutes les églises ensemble ; c'est combattre l'esprit de haine qui souffle des religions et qui fut la cause de tant de violence, de tueries et de ruines.
Être laïc, c'est ne point consentir la soumission de la raison au dogme immuable, ni l'abdication de l'esprit humain devant l'incompréhensible ; c'est ne prendre son parti d'aucune ignorance ; c'est croire que la vie vaut la peine d'être vécue, aimer cette vie, refuser la définition de la "terre vallée de larmes" ; ne pas admettre que les larmes soient nécessaires et bienfaisantes, ni que la souffrance soit providentielle ; c'est ne prendre son parti d'aucune misère.
Être laïc, c'est avoir trois vertus. La charité, c'est-à-dire l'amour des hommes ; l'espérance, c'est-à-dire le sentiment bienfaisant qu'un jour viendra, dans la postérité lointaine, où se réaliseront les rêves de justice, de paix et de bonheur que faisaient en regardant le ciel les lointains ancêtres ; la foi, c'est-à-dire la volonté de croire à la victorieuse réalité de l'effort perpétuel.

Il convient de compléter avec le commentaire d'Olivier Loubes. Auparavant, l'historien avait précisé : "Ce n'est pas le baptême de Clovis qui fait la France, pour Lavisse, c'est très clair. Ce qui fait la France nationale, ce qui fait la nation, ce qui la constitue, c'est la Révolution française, incontestablement."

Après l'écoute du texte d'Ernest Lavisse qu'il entendait pour la première fois, Olivier Loubes ajoute : "Cette définition sonne moderne dans un véhicule qui est ancien et hérité. [Lavisse y présente] les trois vertus théologales de la laïcité qui seraient l'humanité, la justice et la volonté. La foi parce que, quand on a la foi, on est porteur d'un volontarisme. L'espérance, c'est l'espérance en la justice. La charité, dont il fait une traduction humaniste car c'est ce qui doit permettre à l'humanité d'être meilleure. On a à la fois un véhicule ancien, hérité, religieux presque, porteur d'idées dans lesquelles tous peuvent se reconnaître à condition d'être des humanistes de progrès. Son texte est axé sur une autre dimension de la laïcité qui est l'émancipation humaniste, un humanisme dans lequel on a la réconciliation de la charité chrétienne et de l'humanisme laïc ; la réconciliation aussi de l'espérance religieuse, traduite ici par la justice ; et la réconciliation de la foi, comme étant une volonté extrêmement politique. Il répudie l'idée si chrétienne qu'il faille souffrir et que cette souffrance soit positive. Il dit Non, nous avons à vivre la Jérusalem céleste ici et maintenant. "




mercredi 28 septembre 2016

Delphine de Girardin, alias le vicomte de Launay. Ou vice versa !

Delphine de GIRARDIN
(1804-1855)




Lettres parisiennes


Il y a aujourd'hui 180 ans jour pour jour, le mercredi 28 septembre 1836 donc, Delphine de Girardin publiait sa première chronique dans La Presse, le quotidien que son mari, Emile de Girardin, avait fondé le 1er juillet de la même année.


Une seule contrainte : "amuser le lecteur, le retenir, créer un lien de familiarité, une habitude" (1). Delphine abordera donc d'innombrables sujets, de la politique (elle déteste Thiers) à la pièce qu'elle est allée voir la veille, en passant par les tenues des élégantes vues dans le jardin des Tuileries ; elle se fera l'écho des dernières discussions dans les salons mondains, dont le sien, fréquenté entre autres par Dumas père, Hugo, Lamartine et Balzac ; elle commentera tout événement culturel, l'érection de l'obélisque de Louxor sur la place de la Concorde par exemple ; elle assistera aux séances de l'Académie Française, dégustera des glaces chez Tortoni (2) et s'indignera - déjà ! - contre la fumée de cigare de ces messieurs dans les lieux publics.


Le café Tortoni en 1856


Par jeu, mais aussi peut-être pour protéger son mari, elle prend un pseudonyme : ses chroniques seront signées "Le vicomte de Launay". Delphine les tiendra jusqu'en 1848, avec de brèves interruptions. Le succès retentissant de ces billets mèneront à leur publication en quatre volumes, dont deux de son vivant : Lettres parisiennes (1843) et Correspondance parisienne (1853). 


Ajoutez une bonne dose d'humour au duc de La Rochefoucauld - ce n'est pas un reproche, bien au contraire - ; eh bien vous obtiendrez Delphine de Girardin. Son esprit incisif et ironique fait sourire à presque chaque ligne même si, distance de 180 ans oblige, certains événements relatés restent difficiles à interpréter. Delphine a la gaieté de la salonnière mais aussi la langue acérée d'une observatrice fine et parfois redoutable. Théophile Gautier disait d'elle qu'elle avait un "sentiment très vif du comique et du bouffe", comme l'atteste cette remarque dans sa chronique du 31 décembre 1840 : "Le célèbre philosophe américain (3) qui se console d'être citoyen d'une république en amusant nos grands seigneurs prépare, dit-on, une fête splendide ; il a déjà fait la liste des personnes qu'il n'invitera pas."


Delphine, quant à elle, se jugera ainsi : "De tous nos ouvrages, le seul qui ait quelques chances de nous survivre est précisément celui dont nous faisons le moins de cas. Et pourtant, rien de plus simple ; nos vers... c'est nous ; nos commérages... c'est vous, c'est votre époque, si grande, quoi que l'on dise, si extraordinaire, si merveilleuse, et dont les moindres récits, les plus insignifiants souvenirs, auront un jour un puissant intérêt, un inestimable prix."

Voici donc le début de la première chronique du vicomte de Launay, parue dans La Presse le mercredi 28 septembre 1836 :
Il n'est rien arrivé de bien extraordinaire cette semaine : une révolution au Portugal, une apparition de république en Espagne, une nomination de ministres à Paris, une baisse considérable de la Bourse, un ballet nouveau à l'Opéra, et deux capotes de satin blanc aux Tuileries.
La révolution du Portugal était prévue, la quasi-république était depuis longtemps prédite, le ministère d'avance était jugé, la baisse était exploitée, le ballet nouveau était affiché depuis trois semaines : il n'y a donc rien de vraiment remarquable que les capotes de satin blanc parce qu'elles sont prématurées : le temps ne méritait pas cette injure. Qu'on fasse du feu au mois de septembre quand il fait froid, bien, cela est raisonnable ; mais que l'on commence à porter du satin avant l'hiver, cela n'est pas dans la nature.
(...)

(1)  Madeleine Lassère, Delphine de Girardin. Journaliste et femme de lettres au temps du romantisme, Perrin, 2003, p. 169.
(2) La Café Tortoni (1798-1893) était situé à l'angle du boulevard des Italiens et de la rue Taitbout. Il était fréquenté aussi bien par les hommes politiques et les intellectuels que par les femmes du monde et les demi-mondaines. C'était l'endroit où devait s'arrêter tout étranger de passage à Paris. C'est ce glacier qui inventa le dessert Tortoni, communément appelé tranche napolitaine. Il existe de nos jours une réplique de ce café à Buenos Aires (Argentine).
(3) Ironie : il s'agit en fait du financier Stephen Thorne (1776-1859), installé à Paris depuis 1835 avec sa femme et ses quatorze (!) enfants. Ce milliardaire organisa des fêtes somptueuses dans son hôtel particulier, situé au 54 rue de Varenne. Il resta à Paris jusqu'en 1848.

jeudi 9 juin 2016

Une tétralogie : L'amie prodigieuse, d'Elena Ferrante

Elena FERRANTE

L’amie prodigieuse
(l’amica geniale)
tétralogie


Avertissement : seuls les deux premiers tomes sont actuellement traduits en français ; j’ai lu les deux derniers en espagnol.

Pas de date de naissance, pas de photo ? Non, ce n’est pas un oubli de ma part : Elena Ferrante est le pseudonyme derrière lequel se cache une écrivaine italienne (un écrivain italien ?) depuis plus de vingt ans. Dans une interview par mail - les seules qu’Elena Ferrante accepte - concédée au Corriere della Sera, l’auteur explique ce choix de l’anonymat : « Je ne regrette pas l’anonymat. Découvrir la personnalité de celui qui écrit à travers les histoires qu’il propose, les objets et paysages qu’il décrit, le ton de son écriture, est ni plus ni moins un bon principe de lecture. »

Cette tétralogie retrace l’histoire d’amitié qui unit Elena Greco et Raffaella Cerullo (Lila) pendant plus de soixante ans. Elles se sont rencontrées dans les années 1940 sur les bancs de l’école primaire et ne se sont jamais perdues de vue jusqu’à ce que Lila décide de disparaître. Deux mille pages pour nous dire comment une amitié prodigieuse naît grâce à deux poupées et un exemplaire des Quatre filles du docteur March.

Toutes les deux issues des milieux populaires napolitains (Raffaella est fille de cordonnier, le père d’Elena est concierge à la mairie), elles ont toutefois des destins très différents. En fait, le mot destin ne correspond pas vraiment à ce qui représente une lutte permanente pour l’une comme pour l’autre : obtenir les outils nécessaires à devenir une écrivaine de renom pour Elena ; conserver une position de force au milieu de la violence qui caractérise leur quartier pour Raffaella. C’est en effet sous cet appellatif que les deux femmes désignent l’endroit où elles ont grandi et qui, bien qu’anonyme, constitue l’épicentre de l’action. Le quartier est le lieu où naissent et s’amplifient les ambitions et luttes sociales ; où les fascistes terrorisent leurs voisins ; où les camorristes font et défont les vies.

Un matin de l’année 2010, le fils de Lila appelle Elena : il est désespéré, sa mère est partie sans laisser de trace, au sens propre du terme. Ses vêtements, ses papiers, ses livres, son ordinateur ; tout a disparu. Elle a même découpé toutes les photos d’elle dans les albums. « Lila va trop loin », écrit Elena, « elle voulait effacer toute la vie qu’elle laissait derrière elle. Je me suis sentie pleine de colère. Voyons qui l’emporte, me suis-je dit. » (L’amie prodigieuse)
Au fil des deux mille pages, Elena suit donc la trace de leur amitié et dresse le portrait d’un quartier pauvre de Naples et de ses habitants et surtout, nous livre celui de deux femmes dont les relations au fil des décennies traverseront les étapes qui mènent de l’enfance à la vieillesse : adolescence, amours, mariage, maternité, vie professionnelle, ruptures. Tragédies aussi.
Autour de ces deux femmes gravitent une multitude de personnages. D’abord, il y a les membres de leurs familles respectives, notamment la mère et la sœur d’Elena, et le frère de Lila. Puis il y a les frères Solara (membres de la mafia napolitaine), Pascuale Peluso (communiste puis membre des Brigades Rouges) et sa sœur Carmen, Stefano et Alfonso Carracci (fils d’un fasciste assassiné dans le premier tome), le bellâtre Donnato Sarratore, son fils Nino et sa fille Marisa.
A ceux-là s’ajoutent au cours des différents tomes d’autres personnages, notamment les Airota, grande famille bourgeoise : le père, célèbre professeur de littérature grecque, fait figure de Zeus dans son Olympe, avec l’arrogance qui va avec ; la mère et la fille auront en revanche une importance non négligeable sur la vie et la destinée d’Elena ; quant au fils, Pietro, il deviendra son mari.
Au cours des soixante années couverts par le récit, les liens entre tous ces personnages sont extrêmement forts et complexes. Ils s’aiment puis se détestent, se rapprochent puis s’éloignent, deviennent associés puis adversaires, changent ou restent fidèles à eux-mêmes… vivent enfin. Mais jamais ils ne rivalisent avec le rôle de premier plan exercé par Elena et Lila qui restent tout au long du récit l’axe central de la narration.

Comment qualifier cette œuvre ? Ambitieuse, elle l’est certainement car elle aborde tant de sujets qu’il serait impossible d’en faire une liste. Mais, bien plus importante que les sujets traités, est l’intensité du récit, sa puissance, l’angoisse qu’il génère parfois, et l’extraordinaire présence des personnages.
La première constatation est une maîtrise parfaite de la trame malgré les quelque deux mille pages. Elena revient sans cesse sur une idée exposée antérieurement qu’elle ramène, toujours à la surprise du lecteur, sous une forme différente. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles on lit les quatre tomes du roman quasiment d’une traite car c’est une œuvre en perpétuel mouvement.
Cette manie qu’a Elena de passer sans arrêt d’un raisonnement à un autre transforme le roman en une constante confusion des perceptions. Enzo (le dernier compagnon de Lila) prétend que Lila n’a jamais été équilibrée et le lecteur a plutôt tendance à être d’accord avec lui. Elena affirme le contraire et introduit de la sorte une nouvelle définition : et si l’équilibre, c’était justement d’aller sans cesse d’une émotion à une autre, d’une opinion à une autre ? 
Un autre aspect inhérent au récit est le problème de la sincérité. On ne sait de Lila que ce qu’en dit Elena. Mais finalement, là n’est pas le problème : on accepte - parce que c’est un contrat de lecture classique – qu’Elena soit le narrateur omniscient de cette vie, de leurs vies. Lila, des deux la plus tourmentée, est une femme secrète et farouche, doublée d’une informaticienne de génie. Elle a menacé Elena de pirater son ordinateur si jamais elle s’avise d’écrire sur elle(s). Y est-elle parvenue ? Elena se pose la question à plusieurs reprises et permet ainsi au lecteur d’accepter le récit qu’il a sous les yeux en se disant que Lila a peut-être ajouté son grain de sel.

Toute histoire d’amitié possède son pourcentage de fascination et de rivalité et le couple Elena / Lila (petites filles puis adolescentes puis femmes) va passer par toutes les émotions qui oscillent entre ces deux pôles. Une des théories sous-jacentes de cette tétralogie – si tant est qu’il y en ait une – est peut-être qu’on se construit toujours en reflet et/ou en contre-reflet de quelqu’un.
Le fil conducteur de cette amitié est la volonté d’Elena de quitter le quartier, son dialecte et sa férocité. L’éducation est la seule issue et elle travaillera comme une forcenée pour y arriver. Lila, l’amie « géniale » au sens propre du terme, mais aux parents moins ambitieux, n’aura pas cette chance et restera toute sa vie à Naples où elle assumera les rapports de force, la violence, la misère parfois.
Deux pactes essentiels scellent leur amitié. Le premier répartit leurs rôles : Lila sera la méchante, Elena la gentille. Le deuxième est fusionnel : la réussite d’Elena sera aussi celle de Lila. Une des conséquences de ce deuxième accord est l’obligation morale de succès qui pèsera toute sa vie sur la narratrice ainsi que sa perpétuelle confrontation avec ce que Lila pourrait dire, penser, objecter, approuver.
Même si elle est très fière de sa réussite, Elena est aussi très critique vis-à-vis de sa prose (en soixante ans, elle publiera une vingtaine de romans et essais). Dans le quatrième tome, elle écrit, en parlant de l’un d’eux : « Mon livre, même s’il avait du succès, était vraiment mauvais, et il l’était parce qu’il était bien organisé, écrit avec un soin excessif, parce que je n’avais pas su imiter la banalité désordonnée, anti esthétique, illogique et déformée des choses. » (Storia della bambina perduta)

Il reste enfin deux interrogations.
Elena (Greco) publie un roman à succès intitulé Une amitié ; Elena (Ferrante) publie un roman à succès intitulé L’amie prodigieuse. Alors oui, bien sûr, je me suis demandé si derrière Elena Greco, il n’y avait pas Elena Ferrante… ou le contraire.
Par ailleurs, le nom d’Elena Ferrante rappelle trop celui d’Elsa Morante, et je me demande s’il ne s’agit pas d’un hommage caché. Et si « l’amie prodigieuse » était aussi cette écrivaine italienne, née en août comme Lila et Elena (la narratrice insiste tout au long des quatre tomes sur leur mois de naissance et cela a forcément un sens), « disparue » en 1985, mais éternellement vivante dans les livres qu’elle nous a laissés ?


L’amie prodigieuse (L’amica geniale), traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, 2014, 400 pages
Le nouveau nom (storia del nuovo cognome), traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, 2016, 554 pages
Storia di chi fugge e di chi resta, E/O, 2013, 384 pagine
Storia della bambina perduta, E/O, 2014, 451 pagine


jeudi 26 mai 2016

Une exposition : Jardins d'Orient (Institut du Monde Arabe)



JARDINS D’ORIENT

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de l'Alhambra au Taj Mahal



Courez voir l'exposition "Jardins d'Orient" à l'Institut du Monde Arabe ! C'est un enchantement, une merveille.

A travers un parcours intelligemment balisé de divers supports (commentaires, objets d’arts, vidéos), on apprend à connaître l’importance d’un jardin. « Apprivoiser la nature », « dessiner un jardin d’Orient », « miroir de la société », « fascination réciproque », « source de modernité » sont autant d’étapes pour comprendre pourquoi tout commence (Eden) et termine dans un jardin (paradis, de l’iranien avestique pairidaēza qui signifie « jardin enclos »). Alpha et oméga de notre humanité, le jardin est notre équilibre. D’où le fait que de nombreuses villes modernes repensent leur conception en introduisant de grands jardins. A la fin du parcours, vous verrez plusieurs vidéos qui vous présenteront divers projets menés en ce sens en Orient.

Au fil de la visite, vous croiserez de nombreuses œuvres d’artistes, essentiellement orientaux. Dès l’entrée, on est frappé par la somptueuse tapisserie de l'Egyptien Ali Selim devant laquelle on pourrait passer des heures à détailler là un canard, là un dattier, un groupe de femmes, un ensemble de maisons, une rivière sinueuse, des oiseaux qui passent devant des nuages, etc.

On sourit devant Lovers Picnicking, « maxiature » de l'Iranienne Soody Sharifi qui revisite avec humour les miniatures persanes et les associe grâce au collage au monde iranien tel qu’il est aujourd’hui.


Concert nocturne dans un jardin, tableau de la Libanaise Fatima El-Hakb est une version lumineuse du thème classique qui associe jardin, musique et conversation. 



Dans les années 1920, Henry Valensi (Français né à Alger) peint Dans les jardins d’Alger dans lequel il reproduit la composition en quatre parties d’un jardin oriental, tel que l’ont conçu les Perses puis les Iraniens. Une salle entière est consacrée à ce chapitre essentiel pour comprendre la conception religieuse du jardin musulman : un enclos au milieu duquel une fontaine irrigue quatre carrés séparés par des rigoles ou des allées ; les quatre rivières du paradis musulman, où coulent une eau pure, du lait, du vin et du miel. Dans les carrés, une profusion de plantes avec une prédilection pour les cyprès, les agrumes, la vigne et les roses  car le paradis est aussi une école des sens : la vue (couleurs, symétrie de l’agencement du jardin), l’ouïe (l’eau qui coule toujours calmement, le chant des oiseaux, la musique), le goût (les fruits comme la grenade, la figue et la datte) et le toucher associé à l’odorat. 


Le jardin est le miroir de notre société, comme le suggère la sculpture "Olivier" du Palestinien Abdul Rahman Katanani, symbole de paix au milieu des fils barbelés. 


Du côté technique, on apprend comment fonctionne la vis d'Archimède grâce à laquelle, selon la légende, étaient irrigués les jardins suspendus de Babylone, dont un film propose une reconstitution 3D. 

Un documentaire ludique, poétique et très complet de Valéry Gaillard vous dira tout sur l’incroyable histoire du « tapis jardin » de Cracovie (mais tissé en Iran) et sur l’importance de ce genre dans la société iranienne.
Le passage qui m’a particulièrement touchée est celui consacré au Simorgh, oiseau fabuleux de la mythologie persane, parce qu’il m’a rappelé la lecture de la Conférence des oiseaux (XIIe) de Al-Din Attar, ce conte mystique qui relate la quête de trente oiseaux partis à la recherche du Simorgh, leur roi, et qui, au terme d’une série d’aventures, de doutes, de découragements, d’abandons et d’incertitudes, se retrouvent face à un miroir qui leur renvoie leur image : le Simorgh, c’est eux-mêmes car « si morgh » en persan, signifie « trente oiseaux ».
Voilà peut-être pourquoi les commissaires ont choisi une représentation de cet oiseau pour représenter l’exposition : le jardin, c'est le meilleur de nous-mêmes.

Alors que je traînais comme d’habitude dans la magnifique librairie, et choisissais quelques cartes postales, une dame s’est approchée et m’a dit : « N’est-ce pas, cette exposition réconcilie avec le genre humain ? Finalement, on sait faire autre chose que détruire ! » C’était vrai. Quand j’écrivais plus haut enchantement, j’aurais pu tout autant écrire espoir, quand j’écrivais merveille, j’aurais pu écrire vie.

« En notre époque profondément bouleversée, où les valeurs humaines s’amenuisent, où l’art et la culture sont mis en danger, quoi de plus intime, de plus rassurant que le jardin. Il réveille au plus profond de nous l’image paisible d’une nature bienfaisante. L’art des jardins parle d’héritage, de culture, d’environnement, mais aussi de société, du bien vivre ensemble et de liberté, abolissant toutes les barrières. »
(Sylvie Depondt, catalogue de l’exposition, p. 9)

Après, allez dehors, dans le jardin anamorphosé conçu par le paysagiste Michel Péna, et lisez assis dans de confortables fauteuils, dégustez une tartelette aux dattes et aux pistaches... en respirant l'odeur des roses.

Jardins d’Orient. De l’Alhambra au Taj Mahal, Institut du Monde Arabe, jusqu'au 25 septembre 2016.

mercredi 18 mai 2016

Drôles de mots : un amphigouri, amphigourique


Il s’agit d’un discours obscur, contradictoire, et par conséquent inintelligible. 
 
Goethe, par exemple, avait sûrement une dent contre les philosophes quand il écrivait : « Tout bien considéré, la philosophie n’est que le sens commun en langage amphigourique. » (Maximes et Réflexions, traduites pour la première fois par S. Sklower, Paris, 1842, p. 166)

Dans son chapitre « Les parodies amphigouriques » (Persifler au siècle des Lumières, éditions Créaphis, 2016), Elisabeth Bourguinat explique que le discours amphigourique connut une véritable mode au début du XVIIIe siècle. A l’origine, il veut se moquer des vers absurdes que contiennent certaines tragédies. Ainsi :

« Un jour qu’il faisait nuit, je dormais éveillé,
Tout debout dans mon lit sans avoir sommeillé,
Les yeux fermés, je vis le tonnerre en silence
Par des éclairs obscurs annoncer ma présence.
Tout s’enfuit, nul ne bouge, et ce muet fracas
Me vit voir en dormant que je ne dormais pas. »
(René Alleau, Dictionnaire des jeux, 1964)

Le plus amusant est qu’il semble que ces amphigouris aient visé en premier les tragédies de Voltaire, notamment Œdipe (1718), que ses contemporains trouvaient incohérente.

« Peuples, un calme heureux écarte les tempête ;
Un soleil plus serein se lève sur nos têtes ;
Les feux contagieux ne sont plus allumés ;
Vos tombeaux qui s'ouvraient sont déjà refermés ;
La mort fuit ; et le dieu du ciel et de la terre
Annonce ses bontés par la voix du tonnerre.
(Ici on entend gronder la foudre, et l'on voit briller les éclairs.) »
(Voltaire, Œdipe, acte V, scène 6)

Il est effectivement assez étrange d’ « entendre gronder la foudre » et « la voix du tonnerre » dans un « calme heureux ». On ne sait plus où on en est : la tempête est-elle terminée, ou pas ? Par ailleurs les oppositions feux et allumés, mais surtout « tombeaux qui s’ouvraient » et refermés sont très peu subtiles. On comprend pourquoi Voltaire n’est pas connu en tant que tragédien… mais en tant que philosophe !


Jusqu’à présent, quand je lisais dans les copies de mes étudiants des phrases telles que « je déjeune avec moi » ou « il va beaucoup mieux depuis qu’il est malade », ou encore « j’allume mon ordinateur quand j’éteins la lumière », j’éclatais de rire d’abord, je barrais ensuite, puis ajoutais dans la marge le fatidique et rédhibitoire « non sens ». Mais, au terme de cette exploration linguistique, je viens de comprendre : mes étudiants pratiquaient l’amphigouri !