mercredi 28 juin 2017

Rémi Delieutraz - Jean Racine : un duo époustouflant

Andromaque en solo



Hier, mardi 27 juin 2017, à la Librairie théâtrale, sise au 3 rue de Marivaux à Paris, j'ai assisté à une représentation pour le moins originale : Andromaque de Jean Racine interprétée par un seul et unique comédien. Je l'avoue, avant d'y aller, j'avais quelques réserves. Elles concernaient notamment le plaisir du spectacle. A 20h30, nous étions une petite dizaine de spectateurs, assis au milieu des livres. Le cadre, c'est un fait, était chaleureux et accueillant.

Puis, Rémi Delieutraz est monté sur la petite scène, vêtu de noir et tenant dans sa main une écharpe rouge : "Andromaque, tragédie en cinq actes de Jean Racine. Les personnages : Andromaque, veuve d'Hector, captive de Pyrrhus..." Tout en citant les personnages (il y en a huit), il leur attribuait un mouvement de son écharpe rouge. Moment de panique, je me suis dit que je n'allais jamais réussir à les mémoriser.

Le spectacle commence.

Première surprise : la diction, parfaite, limpide. Les dix premières minutes me coûtent quand même car je dois m'habituer au mouvement de l'écharpe. Le dialogue entre les deux amis, Oreste et Pylade, hésite entre la joie et l’ambiguïté, entre le bonheur des retrouvailles et l'angoisse d'Oreste, ambassadeur des Grecs venu réclamer la vie d'Astyanax, cette démarche le confrontant parallèlement à se retrouver en présence d'Hermione, promise à Pyrrhus qu'elle aime mais dont Oreste est éperdument amoureux :

"Hélas ! qui peut savoir le destin qui m'amène ?
L'amour me fait ici chercher une inhumaine ;
Mais qui sait ce qu'il doit ordonner de mon sort,
Et si je viens chercher ou la vie ou la mort ?"

Tout Racine est là, l'aliénation amoureuse si finement analysée par Roland Barthes et nœud de la violence racinienne : Pyrrhus aime Andromaque mais Andromaque aime Hector, son mari assassiné aux pieds des remparts de Troie ; Oreste aime Hermione mais Hermione aime Pyrrhus. Eh oui, il y a un petit air racinien chez les Rita Mitsouko : "les histoires d'amour finissent mal" et pas "en général" ! Quoi qu'il en soit, lentement, je vois comment mon corps se laisse aller sur la chaise ; oui, je me sens chez moi. Racine, c'est l'éternel humain ; le comédien nous le livre, j'écoute. 

Très vite, l'écharpe rouge et ses mouvements ne m'inquiètent plus, elle possède une évidence : Andromaque, drapée dans son orgueil, Hermione dans sa féminité offensée, Oreste aux mains tachées de sang, Pylade à l'intelligence prudente, Pyrrhus pris dans l'étau de la diplomatie et de l'amour. Sans oublier les confidents, inclinés dans leur servitude. 

Deuxième surprise : le texte racinien m'apparaît dans son intimité, dans ce murmure de la souffrance humaine : comment Andromaque peut-elle sauver son fils sans trahir Hector ?comment Hermione peut-elle haïr Pyrrhus si elle l'aime à en mourir ? comment Pyrrhus peut-il sauver et son amour et son royaume ? quels arguments Pylade peut-il invoquer pour éviter à son ami de sombrer dans le crime et la folie ? Oreste m'est apparu aussi important qu'Andromaque, dans ses sentiments bafoués, dans sa fidélité à son mandat. Manipulé, trompé, abusé, il devient fou. L'Oreste de Rémi Delieutraz est profondément attachant, mais je l'ai peut-être ressenti ainsi parce que j'éprouve toujours de la compassion pour les gens qui font les mauvais choix. Que nenni : à la fin du spectacle, les commentaires ont fusé : "Votre Oreste est beau ! ", "Votre interprétation d'Oreste est magnifique", "Grâce à vous, Oreste est poignant".  

Troisième surprise : débarrassé du superflu des comédiens, des costumes, du décor et de la mise en scène, le texte racinien est pur et révèle son intense modernité. Dialogues vifs, rimes élégantes dans leur sobriété, dynamismes des rejets qui servent souvent à évoquer l'évidence :

"Pour la veuve d'Hector, ses feux ont éclaté,
Il l'aime : mais enfin cette veuve inhumaine
N'a payé jusqu'ici son amour que de haine."

Quatrième surprise : l'intelligence de la mise en scène. Entre chaque acte, le comédien s'assied en silence pour boire, puis se redresse et dit le nom des personnages présents dans l'acte suivant, rappelant à chaque fois le mouvement d'écharpe qui leur correspond. A un moment, je me suis souvenu comment les dramaturges présentaient leurs œuvres, les lisant devant un cercle restreint (amis, courtisans) et assumant tous les personnages. Alors, de là à imaginer que j'avais devant moi Racine... La parole nue comme voyage dans le temps, quel beau concept ! 

Cinquième surprise : le tomber de rideau... mais il n'y en a pas ! 

"Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse ;
Ménageons les moments que ce transport nous laisse.
Sauvons-le. Nos efforts deviendraient impuissants
S'il reprenait ici sa rage avec ses sens."

Rémi Delieutraz s'immobilise sur la scène. Debout, il écarte et lève lentement les bras en tenant l'écharpe de ses deux mains ; et la laisse tomber. Ma gorge se noue soudainement, allez savoir pourquoi. 


Demandez le programme !



mardi 6 juin 2017

Pièces d'identité, de Juan Goytisolo

Juan GOYTISOLO
(1931-2017)


Pièces d'identité
(Señas de identidad)



Juan Goytisolo est décédé le 4 juin 2017. C'est l'un des auteurs qui m'a le plus marquée, tant pour le style que les thématiques. J'ai eu la chance de le rencontrer brièvement au moment de ma thèse et je garde le souvenir d'un homme charmant, à l'écoute et serviable. Auparavant, j'avais travaillé sur son roman Pièces d'identité pour mon mémoire de DEA puis pour un article au sein du GRELPP (Groupe de REcherches en Littérature, Philosophie et Psychanalyse). Pièces d'identité (Señas de identidad, 1966) est le premier volet d'une trilogie dont les deux autres sont Don Julian (Reivindicación del conde don Julián, 1970) et Jean Sans Terre (Juan sin Tierra, 1975). En souvenir des années que j'ai passées à côtoyer son œuvre, mais bien évidemment en hommage à cet auteur à la prose sans concession, je vous livre ici un résumé de l'article intitulé "Les mères, figures de l'Espagne marâtre dans Señas de identidad de Juan Goytisolo" (1).

Álvaro Mendiola, personnage principal de Pièces d'identité, est rentré à Barcelone, sa ville natale, après un exil à Paris de dix ans : nous sommes en 1963. Il est rentré dans la maison familiale pour se remettre d'un malaise cardiaque consécutif à une tentative de suicide lors d'une fête foraine à Paris, place de la Bastille. Malgré sa jeunesse (il a 32 ans), Álvaro sent qu'il approche de la mort. Même si cette mort n'est que symbolique, il est clair qu'il est arrivé à un moment de sa vie où quelque chose doit mourir pour qu'autre chose puisse vivre. Pour cela, il lui est très important de savoir où il se situe par rapport au monde des hommes, d'où une recherche éperdue d'identité.  

Cette identité, Álvaro va tenter de la rassembler en associant ses propres souvenirs à ceux de ses amis, en contemplant l'album de photos de sa famille, en exhumant des documents qu'il a accumulés tout au long de ses dix années d'exil. Ce faisant, il répond à la détermination de son prénom d'origine wisigothique, de "all" (tout) et "varo" (prévenu, conscient). En d'autres termes, Álvaro est celui qui doit s'efforcer d'être conscient de tout, ce qui donne cette impression déroutante de kaléidoscope à la lecture du roman. 

Dans ce voyage en arrière que représente sa compréhension du passé, Álvaro ne peut éviter de repenser ses relations avec ses amis  mais surtout avec sa propre famille. C'est ce qu'il fait dès le premier chapitre en consultant l'album de photos familial, chapitre dans lequel il nous parle de ses ancêtres paternels et maternels. Très vite, le lecteur se rend compte que ce sont les pères et les mères qui intéressent sa réflexion, notamment leurs relations avec leurs enfants. 

Les pères brillent par leur absence même si dans deux cas ils y sont poussés par des circonstances tragiques. Ce sont donc les mères qui passent au premier plan. Or il semble qu'Álvaro considèrent que ces mères n'assument pas le rôle protecteur qui est le leur et qu'elles abandonnent leurs fils (à chaque fois unique) à la solitude et à l'affrontement avec les autres membres de la société dans laquelle il leur a été donné de naître. Álvaro, dans son désespoir ou sa lucidité, confond l'Espagne, adorée et honnie à la fois, à une "matrie" marâtre, dans le sens de collectivité "qui ne remplit pas la mission qu'on lui prête et qui se montre cruelle est injuste." (Trésor de la Langue Française). Le terme de marâtre n'apparaît qu'une seule fois mais, à plusieurs reprises, Álvaro emploie l'expression "royaumes de taifa" pour désigner l'Espagne.

Les royaumes de taifa désignent les royaumes musulmans qui se sont formés en 1031 dans l'Espagne musulmane après la chute du califat de Cordoue, et qui ont perduré jusqu'à l'arrivée des Almoravides en 1086. Ces royaumes furent fortement critiqués par les nostalgiques de la dynastie des Omeyades parce qu'ils se désolidarisaient les uns des autres et se faisaient constamment la guerre. Ces critiques dénoncent par conséquent la faiblesse consécutive à ce morcellement de l'Espagne musulmane que l'Espagne chrétienne va s'empresser d'exploiter.

C'est dans cette décadence de l'Espagne musulmane qu'il faut comprendre la métaphore d'Álvaro : à ses yeux, l'Espagne "mère orgueilleuse de dix-neuf jeunes nations qui prient, chantent et s'expriment dans sa langue" n'est pas très éloignée de l'Espagne musulmane à son déclin : "une terre déchue, plongée dans la pénombre de la médiocrité et bientôt vouée à sa perte." (Emile Lévi-Provençal). Álvaro fait allusion à cette médiocrité quand il évoque ce jeune étudiant en philosophie qui, pour payer ses études, pose avec les touristes, déguisé en torero. Álvaro ne peut supporter la politique touristique franquiste qu'il assimile à de la prostitution : l'Espagne rejette ses propres enfants hors de ses frontières (exilés et émigrés) et se maquille avec les fards vulgaires des topiques pour attirer les touristes. 

Un des thèmes principaux du chapitre II est le récit de l'amitié entre Álvaro et Sergio, rencontré à l'université en 1950. Dans un premier temps, Álvaro est fasciné par la mère de Sergio, il aime le charme qui émane d'elle, son indépendance, le lien amical qu'elle a instauré avec son fils et sa jeunesse d'esprit qui la pousse à rire de leurs escapades dans les maisons de prostitution. L'attitude libre de la mère de Sergio est à l'opposé de celle de sa propre mère, prisonnière de son éducation de grande bourgeoise catalane. Très vite cependant, Álvaro comprend que l'attitude provocatrice de Sergio est le seul moyen que son ami a trouvé pour échapper à cette mère qui prend de plus en plus la forme d'une mère possessive et abusive : son ami semble être la victime du désir incestueux de sa mère qui ne supporte pas la concurrence avec la petite amie de son fils. Sergio souffre de l'absence de son père, homme d'affaires toujours pressé, et de son manque d'autorité. C'est à cause de cette absence que la mère de Sergio a pu s'imposer. 

Au chapitre IV, Álvaro inclut dans ses souvenirs ceux d'Antonio Ramírez Trueba, un autre ami rencontré à l'université et qui se destinait à une carrière diplomatique. Arrêté en décembre 1960, il a été libéré dix-huit mois plus tard, est retourné à Águilas où il est assigné à résidence. Il loge chez sa mère. A l'opposé de la mère de Sergio qui est très volubile, la mère d'Antonio se caractérise par son mutisme. C'est une femme déçue : son mari a été arrêté, emprisonné puis ostracisé à sa libération. Il doit de plus affronter la rancœur silencieuse de sa femme. A cette situation de non communication, le père ne trouve pas d'autre solution que celle du suicide. Antonio redoute les retrouvailles avec sa mère, ce silence qui provoque en lui un sentiment de culpabilité et le condamne à la solitude. Il ne réussit à s'en extraire qu'en reprenant la lutte contre le régime franquiste, contre l'avis de sa mère. 

La mère d'Álvaro est morte quand il était adolescent. Né dans une famille de la grande bourgeoisie catalane, Álvaro a une gouvernante et sa mère ne participe que de très loin à son éducation. Ses rapports avec son fils se résument à lui donner son baiser quotidien du soir, à lui apporter son plateau du petit-déjeuner le matin et occasionnellement à aller avec lui au cinéma. L'enfant se doit d'être discret, ce qui veut dire obéissant et muet. Álvaro lui en veut et se sent lésé dans son besoin d'affection. Il souffre de la distance instaurée par sa mère, distance jamais comblée à cause de sa mort.

Toutes ces mères sont déficientes. La mère de Sergio, telle une araignée, emprisonne son fils dans une intimité déplacée. L'attitude de la mère d'Antonio s'apparente fortement à un reproche permanent qui engendre un sentiment de culpabilité chez son fils. La mère d'Álvaro, à l'opposé de la mère de Sergio, est une femme excessivement distante. 

Dans quelle mesure ces descriptions rejoignent-elles la vision de l'Espagne que nous livre le personnage principal ? Pour caractériser sa patrie, Álvaro utilise trois substantifs qui résument l'attitude des trois mères : l'inertie (mère d'Álvaro), l'entêtement (mère d'Antonio), la folie (mère de Sergio). 

Par ailleurs, de même que Sergio doit supporter le bavardage incessant de sa mère, Álvaro doit subir des Voix, représentantes de l'Espagne, qui le harcèlent telles un essaim d'Erinyes lancé à sa poursuite. Et comme il est en train d'écouter le Dies irae du Requiem de Mozart, il associe ces Voix à une voix divine qui déchaînerait sur lui sa colère. Ces Voix l'accusent de trahison et provoquent l'examen de conscience qui se poursuit tout au long du roman. Il se termine à la fin du roman par cette phrase énigmatique : "quelqu'un comprendra peut-être un jour [...] à quel ordre tu as essayé de t'opposer et quel a été ton crime." Álvaro espère-t-il qu'un jour quelqu'un comprendra le crime qu'il a commis et qu'il connaît (il a transgressé l'ordre social et moral de sa classe) et lui donnera l'absolution ? Ne se reconnaît-il coupable d'aucune transgression et se demande-t-il si un jour quelqu'un saura lui expliquer le crime dont on l'accuse ? 

C'est surtout à sa propre mère qu'Álvaro associe l'Espagne. Son désir d'amour et de reconnaissance se heurte à l'indifférence et à l'incompréhension. Voilà qui explique toutes les déclarations d'amour qu'Álvaro proclame à l'Espagne en même temps que la distance qu'il établit envers elle : "Oh patrie, ma naissance parmi les tiens et le profond amour que, sans que tu me le demandes, je t'ai offert obstinément année après année ! Séparons-nous en bons amis puisqu'il est encore temps, plus rien ne nous unis si ce n'est ta belle langue." Rejeté par sa mère/Espagne, Álvaro décide de la rejeter et il est très significatif qu'il jette au feu une partie des documents avec lesquels il a essayé de rassembler les morceaux épars de son identité. On comprend alors que l'effort d'Álvaro pour réunir toutes ces "pièces d'identité" n'avait pas d'autre but que de les rassembler pour les brûler et être certain qu'il ne laisserait rien derrière lui qui lui rappellerait son passé. Ce n'est qu'après qu'il peut prononcer ces paroles décisives : "Adieu pour toujours, adieu."

Álvaro s'adresse aux trois mères ensemble quand il s'écrie "Sol barbare et stérile, combien de générations vas-tu encore frustrer ?" Ces trois mères, telle la statue de la Mater Dolorosa devant laquelle s'arrête Antonio, soutiennent dans leurs bras leur fils sacrifié, le plus grand des crimes, semble-t-il. Cela expliquerait pourquoi Álvaro écoute au long de sa quête des musiques dédiées à des enfants morts : la Pavane pour une infante défunte de Ravel et les Kinder-Toten Lieder de Mahler. 

Álvaro a ainsi préparé le lien qui unit Pièces d'identité au deuxième volet de la trilogie, Don Julian puisque dans ce roman, la patrie honnie ne sera plus désignée que sous le terme de "marâtre" et ce dès le premier chapitre. Erigé en Juge, Álvaro/Julian préparera le châtiment, la destruction irréversible de la patrie marâtre parce que "La patrie est la mère de tous les vices : le plus expéditif et efficace pour en guérir, c'est de la vendre, de la trahir" pour le plaisir de "se libérer de ce qui nous identifie, nous définit", "nous appose une étiquette et nous fabrique un masque."

(1) L'image parentale dans la littérature de langue espagnolePresses de l'université Paris X-Nanterre, 2000, pp. 97-119

Pièces d'identité, traduit de l'espagnol (Espagne) par Maurice-Edgar Coindreau, Gallimard, 1968, 383 pages

samedi 4 février 2017

Ernest Lavisse et le récit national

Ernest LAVISSE
(1842-1922)
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Être laïc

Le samedi 28 janvier, Jean-Noël Jeanneney a consacré son émission Concordance des temps (France Culture) à la figure d'Ernest Lavisse, historien et auteur de manuels d'histoire. Son invité, l'historien Olivier Loubes, l'accompagnait pour réfléchir à la question de notre imaginaire de la nation au moment où un candidat à la Présidence de la République déclare "vouloir s'entourer des meilleurs avis pour réécrire les programmes d'histoire avec l'idée de la concevoir comme un récit national". 

Au cours de cet entretien, l'animateur a offert au public la lecture d'un texte de Lavisse, publié en 1902 dans les Annales de la jeunesse laïque. On réduit souvent la laïcité à sa définition officielle, à savoir "A. Principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse" et "B. Caractère des institutions publiques ou privées qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises ; impartialité, neutralité de l’État à l'égard des Églises et de toute confession religieuse." (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales)

Ce texte de Lavisse m'a interpellée. Tout d'abord, il ne fait aucunement mention de la neutralité de l’État alors qu'il publie ce texte trois ans avant la loi de séparation de l’Église et de l’État (1905). Ensuite, la rhétorique retenue est intéressante du point de vue pédagogique : l'historien et pédagogue définit l'attitude laïque en opposant ce qu'elle est à ce qu'elle n'est pas. En commençant toujours par la définition négative, il construit une argumentation ouverte vers le devenir, transformant la laïcité en principe d'espoir. Enfin la beauté stylistique le rend d'autant plus poignant qu'il le convertit en credo républicain : beau tour de force. 

Être laïc
Être laïc, ce n'est pas limiter à l'horizon visible la pensée humaine, ni interdire à l'homme le rêve et la perpétuelle recherche de Dieu ; c'est revendiquer pour la vie présente l'effort du devoir. Ce n'est pas vouloir violenter, mépriser les consciences détenues dans le charme de vieilles croyances ; c'est refuser aux religions qui passent le droit de gouverner l'humanité qui dure. Ce n'est point haïr telle ou telle église ou toutes les églises ensemble ; c'est combattre l'esprit de haine qui souffle des religions et qui fut la cause de tant de violence, de tueries et de ruines.
Être laïc, c'est ne point consentir la soumission de la raison au dogme immuable, ni l'abdication de l'esprit humain devant l'incompréhensible ; c'est ne prendre son parti d'aucune ignorance ; c'est croire que la vie vaut la peine d'être vécue, aimer cette vie, refuser la définition de la "terre vallée de larmes" ; ne pas admettre que les larmes soient nécessaires et bienfaisantes, ni que la souffrance soit providentielle ; c'est ne prendre son parti d'aucune misère.
Être laïc, c'est avoir trois vertus. La charité, c'est-à-dire l'amour des hommes ; l'espérance, c'est-à-dire le sentiment bienfaisant qu'un jour viendra, dans la postérité lointaine, où se réaliseront les rêves de justice, de paix et de bonheur que faisaient en regardant le ciel les lointains ancêtres ; la foi, c'est-à-dire la volonté de croire à la victorieuse réalité de l'effort perpétuel.

Il convient de compléter avec le commentaire d'Olivier Loubes. Auparavant, l'historien avait précisé : "Ce n'est pas le baptême de Clovis qui fait la France, pour Lavisse, c'est très clair. Ce qui fait la France nationale, ce qui fait la nation, ce qui la constitue, c'est la Révolution française, incontestablement."

Après l'écoute du texte d'Ernest Lavisse qu'il entendait pour la première fois, Olivier Loubes ajoute : "Cette définition sonne moderne dans un véhicule qui est ancien et hérité. [Lavisse y présente] les trois vertus théologales de la laïcité qui seraient l'humanité, la justice et la volonté. La foi parce que, quand on a la foi, on est porteur d'un volontarisme. L'espérance, c'est l'espérance en la justice. La charité, dont il fait une traduction humaniste car c'est ce qui doit permettre à l'humanité d'être meilleure. On a à la fois un véhicule ancien, hérité, religieux presque, porteur d'idées dans lesquelles tous peuvent se reconnaître à condition d'être des humanistes de progrès. Son texte est axé sur une autre dimension de la laïcité qui est l'émancipation humaniste, un humanisme dans lequel on a la réconciliation de la charité chrétienne et de l'humanisme laïc ; la réconciliation aussi de l'espérance religieuse, traduite ici par la justice ; et la réconciliation de la foi, comme étant une volonté extrêmement politique. Il répudie l'idée si chrétienne qu'il faille souffrir et que cette souffrance soit positive. Il dit Non, nous avons à vivre la Jérusalem céleste ici et maintenant. "




mercredi 28 septembre 2016

Delphine de Girardin, alias le vicomte de Launay. Ou vice versa !

Delphine de GIRARDIN
(1804-1855)




Lettres parisiennes


Il y a aujourd'hui 180 ans jour pour jour, le mercredi 28 septembre 1836 donc, Delphine de Girardin publiait sa première chronique dans La Presse, le quotidien que son mari, Emile de Girardin, avait fondé le 1er juillet de la même année.


Une seule contrainte : "amuser le lecteur, le retenir, créer un lien de familiarité, une habitude" (1). Delphine abordera donc d'innombrables sujets, de la politique (elle déteste Thiers) à la pièce qu'elle est allée voir la veille, en passant par les tenues des élégantes vues dans le jardin des Tuileries ; elle se fera l'écho des dernières discussions dans les salons mondains, dont le sien, fréquenté entre autres par Dumas père, Hugo, Lamartine et Balzac ; elle commentera tout événement culturel, l'érection de l'obélisque de Louxor sur la place de la Concorde par exemple ; elle assistera aux séances de l'Académie Française, dégustera des glaces chez Tortoni (2) et s'indignera - déjà ! - contre la fumée de cigare de ces messieurs dans les lieux publics.


Le café Tortoni en 1856


Par jeu, mais aussi peut-être pour protéger son mari, elle prend un pseudonyme : ses chroniques seront signées "Le vicomte de Launay". Delphine les tiendra jusqu'en 1848, avec de brèves interruptions. Le succès retentissant de ces billets mèneront à leur publication en quatre volumes, dont deux de son vivant : Lettres parisiennes (1843) et Correspondance parisienne (1853). 


Ajoutez une bonne dose d'humour au duc de La Rochefoucauld - ce n'est pas un reproche, bien au contraire - ; eh bien vous obtiendrez Delphine de Girardin. Son esprit incisif et ironique fait sourire à presque chaque ligne même si, distance de 180 ans oblige, certains événements relatés restent difficiles à interpréter. Delphine a la gaieté de la salonnière mais aussi la langue acérée d'une observatrice fine et parfois redoutable. Théophile Gautier disait d'elle qu'elle avait un "sentiment très vif du comique et du bouffe", comme l'atteste cette remarque dans sa chronique du 31 décembre 1840 : "Le célèbre philosophe américain (3) qui se console d'être citoyen d'une république en amusant nos grands seigneurs prépare, dit-on, une fête splendide ; il a déjà fait la liste des personnes qu'il n'invitera pas."


Delphine, quant à elle, se jugera ainsi : "De tous nos ouvrages, le seul qui ait quelques chances de nous survivre est précisément celui dont nous faisons le moins de cas. Et pourtant, rien de plus simple ; nos vers... c'est nous ; nos commérages... c'est vous, c'est votre époque, si grande, quoi que l'on dise, si extraordinaire, si merveilleuse, et dont les moindres récits, les plus insignifiants souvenirs, auront un jour un puissant intérêt, un inestimable prix."

Voici donc le début de la première chronique du vicomte de Launay, parue dans La Presse le mercredi 28 septembre 1836 :
Il n'est rien arrivé de bien extraordinaire cette semaine : une révolution au Portugal, une apparition de république en Espagne, une nomination de ministres à Paris, une baisse considérable de la Bourse, un ballet nouveau à l'Opéra, et deux capotes de satin blanc aux Tuileries.
La révolution du Portugal était prévue, la quasi-république était depuis longtemps prédite, le ministère d'avance était jugé, la baisse était exploitée, le ballet nouveau était affiché depuis trois semaines : il n'y a donc rien de vraiment remarquable que les capotes de satin blanc parce qu'elles sont prématurées : le temps ne méritait pas cette injure. Qu'on fasse du feu au mois de septembre quand il fait froid, bien, cela est raisonnable ; mais que l'on commence à porter du satin avant l'hiver, cela n'est pas dans la nature.
(...)

(1)  Madeleine Lassère, Delphine de Girardin. Journaliste et femme de lettres au temps du romantisme, Perrin, 2003, p. 169.
(2) La Café Tortoni (1798-1893) était situé à l'angle du boulevard des Italiens et de la rue Taitbout. Il était fréquenté aussi bien par les hommes politiques et les intellectuels que par les femmes du monde et les demi-mondaines. C'était l'endroit où devait s'arrêter tout étranger de passage à Paris. C'est ce glacier qui inventa le dessert Tortoni, communément appelé tranche napolitaine. Il existe de nos jours une réplique de ce café à Buenos Aires (Argentine).
(3) Ironie : il s'agit en fait du financier Stephen Thorne (1776-1859), installé à Paris depuis 1835 avec sa femme et ses quatorze (!) enfants. Ce milliardaire organisa des fêtes somptueuses dans son hôtel particulier, situé au 54 rue de Varenne. Il resta à Paris jusqu'en 1848.

jeudi 9 juin 2016

Une tétralogie : L'amie prodigieuse, d'Elena Ferrante

Elena FERRANTE

L’amie prodigieuse
(l’amica geniale)
tétralogie


Avertissement : seuls les deux premiers tomes sont actuellement traduits en français ; j’ai lu les deux derniers en espagnol.

Pas de date de naissance, pas de photo ? Non, ce n’est pas un oubli de ma part : Elena Ferrante est le pseudonyme derrière lequel se cache une écrivaine italienne (un écrivain italien ?) depuis plus de vingt ans. Dans une interview par mail - les seules qu’Elena Ferrante accepte - concédée au Corriere della Sera, l’auteur explique ce choix de l’anonymat : « Je ne regrette pas l’anonymat. Découvrir la personnalité de celui qui écrit à travers les histoires qu’il propose, les objets et paysages qu’il décrit, le ton de son écriture, est ni plus ni moins un bon principe de lecture. »

Cette tétralogie retrace l’histoire d’amitié qui unit Elena Greco et Raffaella Cerullo (Lila) pendant plus de soixante ans. Elles se sont rencontrées dans les années 1940 sur les bancs de l’école primaire et ne se sont jamais perdues de vue jusqu’à ce que Lila décide de disparaître. Deux mille pages pour nous dire comment une amitié prodigieuse naît grâce à deux poupées et un exemplaire des Quatre filles du docteur March.

Toutes les deux issues des milieux populaires napolitains (Raffaella est fille de cordonnier, le père d’Elena est concierge à la mairie), elles ont toutefois des destins très différents. En fait, le mot destin ne correspond pas vraiment à ce qui représente une lutte permanente pour l’une comme pour l’autre : obtenir les outils nécessaires à devenir une écrivaine de renom pour Elena ; conserver une position de force au milieu de la violence qui caractérise leur quartier pour Raffaella. C’est en effet sous cet appellatif que les deux femmes désignent l’endroit où elles ont grandi et qui, bien qu’anonyme, constitue l’épicentre de l’action. Le quartier est le lieu où naissent et s’amplifient les ambitions et luttes sociales ; où les fascistes terrorisent leurs voisins ; où les camorristes font et défont les vies.

Un matin de l’année 2010, le fils de Lila appelle Elena : il est désespéré, sa mère est partie sans laisser de trace, au sens propre du terme. Ses vêtements, ses papiers, ses livres, son ordinateur ; tout a disparu. Elle a même découpé toutes les photos d’elle dans les albums. « Lila va trop loin », écrit Elena, « elle voulait effacer toute la vie qu’elle laissait derrière elle. Je me suis sentie pleine de colère. Voyons qui l’emporte, me suis-je dit. » (L’amie prodigieuse)
Au fil des deux mille pages, Elena suit donc la trace de leur amitié et dresse le portrait d’un quartier pauvre de Naples et de ses habitants et surtout, nous livre celui de deux femmes dont les relations au fil des décennies traverseront les étapes qui mènent de l’enfance à la vieillesse : adolescence, amours, mariage, maternité, vie professionnelle, ruptures. Tragédies aussi.
Autour de ces deux femmes gravitent une multitude de personnages. D’abord, il y a les membres de leurs familles respectives, notamment la mère et la sœur d’Elena, et le frère de Lila. Puis il y a les frères Solara (membres de la mafia napolitaine), Pascuale Peluso (communiste puis membre des Brigades Rouges) et sa sœur Carmen, Stefano et Alfonso Carracci (fils d’un fasciste assassiné dans le premier tome), le bellâtre Donnato Sarratore, son fils Nino et sa fille Marisa.
A ceux-là s’ajoutent au cours des différents tomes d’autres personnages, notamment les Airota, grande famille bourgeoise : le père, célèbre professeur de littérature grecque, fait figure de Zeus dans son Olympe, avec l’arrogance qui va avec ; la mère et la fille auront en revanche une importance non négligeable sur la vie et la destinée d’Elena ; quant au fils, Pietro, il deviendra son mari.
Au cours des soixante années couverts par le récit, les liens entre tous ces personnages sont extrêmement forts et complexes. Ils s’aiment puis se détestent, se rapprochent puis s’éloignent, deviennent associés puis adversaires, changent ou restent fidèles à eux-mêmes… vivent enfin. Mais jamais ils ne rivalisent avec le rôle de premier plan exercé par Elena et Lila qui restent tout au long du récit l’axe central de la narration.

Comment qualifier cette œuvre ? Ambitieuse, elle l’est certainement car elle aborde tant de sujets qu’il serait impossible d’en faire une liste. Mais, bien plus importante que les sujets traités, est l’intensité du récit, sa puissance, l’angoisse qu’il génère parfois, et l’extraordinaire présence des personnages.
La première constatation est une maîtrise parfaite de la trame malgré les quelque deux mille pages. Elena revient sans cesse sur une idée exposée antérieurement qu’elle ramène, toujours à la surprise du lecteur, sous une forme différente. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles on lit les quatre tomes du roman quasiment d’une traite car c’est une œuvre en perpétuel mouvement.
Cette manie qu’a Elena de passer sans arrêt d’un raisonnement à un autre transforme le roman en une constante confusion des perceptions. Enzo (le dernier compagnon de Lila) prétend que Lila n’a jamais été équilibrée et le lecteur a plutôt tendance à être d’accord avec lui. Elena affirme le contraire et introduit de la sorte une nouvelle définition : et si l’équilibre, c’était justement d’aller sans cesse d’une émotion à une autre, d’une opinion à une autre ? 
Un autre aspect inhérent au récit est le problème de la sincérité. On ne sait de Lila que ce qu’en dit Elena. Mais finalement, là n’est pas le problème : on accepte - parce que c’est un contrat de lecture classique – qu’Elena soit le narrateur omniscient de cette vie, de leurs vies. Lila, des deux la plus tourmentée, est une femme secrète et farouche, doublée d’une informaticienne de génie. Elle a menacé Elena de pirater son ordinateur si jamais elle s’avise d’écrire sur elle(s). Y est-elle parvenue ? Elena se pose la question à plusieurs reprises et permet ainsi au lecteur d’accepter le récit qu’il a sous les yeux en se disant que Lila a peut-être ajouté son grain de sel.

Toute histoire d’amitié possède son pourcentage de fascination et de rivalité et le couple Elena / Lila (petites filles puis adolescentes puis femmes) va passer par toutes les émotions qui oscillent entre ces deux pôles. Une des théories sous-jacentes de cette tétralogie – si tant est qu’il y en ait une – est peut-être qu’on se construit toujours en reflet et/ou en contre-reflet de quelqu’un.
Le fil conducteur de cette amitié est la volonté d’Elena de quitter le quartier, son dialecte et sa férocité. L’éducation est la seule issue et elle travaillera comme une forcenée pour y arriver. Lila, l’amie « géniale » au sens propre du terme, mais aux parents moins ambitieux, n’aura pas cette chance et restera toute sa vie à Naples où elle assumera les rapports de force, la violence, la misère parfois.
Deux pactes essentiels scellent leur amitié. Le premier répartit leurs rôles : Lila sera la méchante, Elena la gentille. Le deuxième est fusionnel : la réussite d’Elena sera aussi celle de Lila. Une des conséquences de ce deuxième accord est l’obligation morale de succès qui pèsera toute sa vie sur la narratrice ainsi que sa perpétuelle confrontation avec ce que Lila pourrait dire, penser, objecter, approuver.
Même si elle est très fière de sa réussite, Elena est aussi très critique vis-à-vis de sa prose (en soixante ans, elle publiera une vingtaine de romans et essais). Dans le quatrième tome, elle écrit, en parlant de l’un d’eux : « Mon livre, même s’il avait du succès, était vraiment mauvais, et il l’était parce qu’il était bien organisé, écrit avec un soin excessif, parce que je n’avais pas su imiter la banalité désordonnée, anti esthétique, illogique et déformée des choses. » (Storia della bambina perduta)

Il reste enfin deux interrogations.
Elena (Greco) publie un roman à succès intitulé Une amitié ; Elena (Ferrante) publie un roman à succès intitulé L’amie prodigieuse. Alors oui, bien sûr, je me suis demandé si derrière Elena Greco, il n’y avait pas Elena Ferrante… ou le contraire.
Par ailleurs, le nom d’Elena Ferrante rappelle trop celui d’Elsa Morante, et je me demande s’il ne s’agit pas d’un hommage caché. Et si « l’amie prodigieuse » était aussi cette écrivaine italienne, née en août comme Lila et Elena (la narratrice insiste tout au long des quatre tomes sur leur mois de naissance et cela a forcément un sens), « disparue » en 1985, mais éternellement vivante dans les livres qu’elle nous a laissés ?


L’amie prodigieuse (L’amica geniale), traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, 2014, 400 pages
Le nouveau nom (storia del nuovo cognome), traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, 2016, 554 pages
Storia di chi fugge e di chi resta, E/O, 2013, 384 pagine
Storia della bambina perduta, E/O, 2014, 451 pagine


jeudi 26 mai 2016

Une exposition : Jardins d'Orient (Institut du Monde Arabe)



JARDINS D’ORIENT

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de l'Alhambra au Taj Mahal



Courez voir l'exposition "Jardins d'Orient" à l'Institut du Monde Arabe ! C'est un enchantement, une merveille.

A travers un parcours intelligemment balisé de divers supports (commentaires, objets d’arts, vidéos), on apprend à connaître l’importance d’un jardin. « Apprivoiser la nature », « dessiner un jardin d’Orient », « miroir de la société », « fascination réciproque », « source de modernité » sont autant d’étapes pour comprendre pourquoi tout commence (Eden) et termine dans un jardin (paradis, de l’iranien avestique pairidaēza qui signifie « jardin enclos »). Alpha et oméga de notre humanité, le jardin est notre équilibre. D’où le fait que de nombreuses villes modernes repensent leur conception en introduisant de grands jardins. A la fin du parcours, vous verrez plusieurs vidéos qui vous présenteront divers projets menés en ce sens en Orient.

Au fil de la visite, vous croiserez de nombreuses œuvres d’artistes, essentiellement orientaux. Dès l’entrée, on est frappé par la somptueuse tapisserie de l'Egyptien Ali Selim devant laquelle on pourrait passer des heures à détailler là un canard, là un dattier, un groupe de femmes, un ensemble de maisons, une rivière sinueuse, des oiseaux qui passent devant des nuages, etc.

On sourit devant Lovers Picnicking, « maxiature » de l'Iranienne Soody Sharifi qui revisite avec humour les miniatures persanes et les associe grâce au collage au monde iranien tel qu’il est aujourd’hui.


Concert nocturne dans un jardin, tableau de la Libanaise Fatima El-Hakb est une version lumineuse du thème classique qui associe jardin, musique et conversation. 



Dans les années 1920, Henry Valensi (Français né à Alger) peint Dans les jardins d’Alger dans lequel il reproduit la composition en quatre parties d’un jardin oriental, tel que l’ont conçu les Perses puis les Iraniens. Une salle entière est consacrée à ce chapitre essentiel pour comprendre la conception religieuse du jardin musulman : un enclos au milieu duquel une fontaine irrigue quatre carrés séparés par des rigoles ou des allées ; les quatre rivières du paradis musulman, où coulent une eau pure, du lait, du vin et du miel. Dans les carrés, une profusion de plantes avec une prédilection pour les cyprès, les agrumes, la vigne et les roses  car le paradis est aussi une école des sens : la vue (couleurs, symétrie de l’agencement du jardin), l’ouïe (l’eau qui coule toujours calmement, le chant des oiseaux, la musique), le goût (les fruits comme la grenade, la figue et la datte) et le toucher associé à l’odorat. 


Le jardin est le miroir de notre société, comme le suggère la sculpture "Olivier" du Palestinien Abdul Rahman Katanani, symbole de paix au milieu des fils barbelés. 


Du côté technique, on apprend comment fonctionne la vis d'Archimède grâce à laquelle, selon la légende, étaient irrigués les jardins suspendus de Babylone, dont un film propose une reconstitution 3D. 

Un documentaire ludique, poétique et très complet de Valéry Gaillard vous dira tout sur l’incroyable histoire du « tapis jardin » de Cracovie (mais tissé en Iran) et sur l’importance de ce genre dans la société iranienne.
Le passage qui m’a particulièrement touchée est celui consacré au Simorgh, oiseau fabuleux de la mythologie persane, parce qu’il m’a rappelé la lecture de la Conférence des oiseaux (XIIe) de Al-Din Attar, ce conte mystique qui relate la quête de trente oiseaux partis à la recherche du Simorgh, leur roi, et qui, au terme d’une série d’aventures, de doutes, de découragements, d’abandons et d’incertitudes, se retrouvent face à un miroir qui leur renvoie leur image : le Simorgh, c’est eux-mêmes car « si morgh » en persan, signifie « trente oiseaux ».
Voilà peut-être pourquoi les commissaires ont choisi une représentation de cet oiseau pour représenter l’exposition : le jardin, c'est le meilleur de nous-mêmes.

Alors que je traînais comme d’habitude dans la magnifique librairie, et choisissais quelques cartes postales, une dame s’est approchée et m’a dit : « N’est-ce pas, cette exposition réconcilie avec le genre humain ? Finalement, on sait faire autre chose que détruire ! » C’était vrai. Quand j’écrivais plus haut enchantement, j’aurais pu tout autant écrire espoir, quand j’écrivais merveille, j’aurais pu écrire vie.

« En notre époque profondément bouleversée, où les valeurs humaines s’amenuisent, où l’art et la culture sont mis en danger, quoi de plus intime, de plus rassurant que le jardin. Il réveille au plus profond de nous l’image paisible d’une nature bienfaisante. L’art des jardins parle d’héritage, de culture, d’environnement, mais aussi de société, du bien vivre ensemble et de liberté, abolissant toutes les barrières. »
(Sylvie Depondt, catalogue de l’exposition, p. 9)

Après, allez dehors, dans le jardin anamorphosé conçu par le paysagiste Michel Péna, et lisez assis dans de confortables fauteuils, dégustez une tartelette aux dattes et aux pistaches... en respirant l'odeur des roses.

Jardins d’Orient. De l’Alhambra au Taj Mahal, Institut du Monde Arabe, jusqu'au 25 septembre 2016.